Études littéraires, vol. 55, 1 / 2026
sous la direction de Matilde Manara
Dans À la recherche du temps perdu, les figures féminines semblent constamment demander à être situées, oscillant entre modèles à imiter et contre-modèles à rejeter. Qu’elles soient issues de Combray, des stations balnéaires de Balbec, de la société parisienne ou encore de l’imaginaire du narrateur, ces femmes et jeunes filles reconduisent à la fois des représentations historiquement et socialement genrées tout en s’en affranchissant, offrant ainsi au lecteur des clichés ambivalents dont la saisie est susceptible de susciter aussi bien l’identification que la distance critique.
Aristocrates, servantes, amantes, lesbiennes, despotes, etc., toutes offrent la possibilité de dépasser les catégories morales traditionnelles pour enrichir l’économie de l’œuvre. Reflétées les unes dans les autres, entremêlées dans le fil sinueux de la narration et parfois poussées à la contradiction, elles ne se réduisent nullement au simple miroir des idéologies de l’époque de Proust – rôle traditionnel de la femme, subordination à l’homme, etc. – ni à leur pleine réfutation. Plutôt, leur existence trace un univers singulier à partir duquel sont mises à l’épreuve les thèses avancées par le narrateur et refondus les cadres que délimitaient l’action et ses souvenirs.
Ce numéro d’Études littéraires propose une exploration de l’univers féminin proustien, traversé par des modèles paradoxaux dont la force réside dans leur instabilité et leur constante réévaluation. Qu’il s’agisse de la captivité réelle ou symbolique d’Albertine, de la remise en question de l’autorité narrative au profit des personnages féminins, des ruses d’une prisonnière devenue souveraine, des mariages motivés par la dot et l’héritage, de l’opposition classiste et genrée aux messages de propagande, ou encore des fuites vers des relations queer moins contraignantes ou par le biais de l’intermédialité, chaque contribution sait que la dynamique entre captives et fugitives n’a rien d’une dichotomie, mais se déploie comme un rythme, un mouvement dans lequel tout lecteur de Proust peut espérer non pas se situer, mais obtenir un aperçu de sa trajectoire.
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